La haine « Des Autres » dans les médias sociaux : Comment créer un Ennemi
Comment se construit la haine «Des Autres» dans une société? Dans la plupart des groupes haineux et chez la majorité des personnes racistes, homophobes et autres, une caractéristique commune domine : celle de la peur de « l’Autre ». Sam Keen, auteur du livre Les visages de l’Ennemi, explique comment on crée un ennemi par la voix de la haine :
Comment créer un Ennemi
- Commencer avec un canevas vide
- Esquisser d’une manière large les formes d’hommes, de femmes et d’enfants
- Rendre obscure la douce individualité de chaque visage
- Effacer toute suggestion des milliers d’amours, d’espoirs, de peurs qui se manifestent à travers le kaléidoscope de chaque coeur individuel
- Tordre le sourire parce qu’il forme l’arc descendant de la cruauté
- Exagérer chaque trait jusqu’à ce que l’homme soit métamorphosé en une bête, une vermine ou un insecte
- Remplir le fond avec des figures maléfiques, des anciens cauchemars
- Les diables, les démons, les myrmidons du diable
- Quand votre image de l’ennemi est complète
- Vous serez capable de tuer sans culpabilité
- Ou de l’assassiner sans honte.1
Ce simple extrait démontre les bases de la haine «Des Autres» : 1) Interprétations historiques (fautes et conspirations) qui aboutissent à l’évolution d’une haine envers tout un peuple; 2) Formation de l’image diabolique de l’autre et de son droit à «haïr» (image de soi nationale, raciale, etc., étant «supérieure»); 3) Transformation des valeurs morales antérieures, formées à travers des valeurs religieuses et/ou de sociétés, qui laissent place à celles de la patrie et de la loyauté envers cette dernière; 4) Justification de l’acte de violence et; 5) Exagérations des évènements qui se produisent. Toutes ces composantes, additionnées d’une propagande font que la haine et la peur «Des Autres» peuvent aboutir à des actes d’hostilités violentes qui peuvent conduire, à divers degrés, à du racisme, des actes de haine, une guerre, une épuration ethnique ou un génocide.
Répercussions sur le « vouloir vivre ensemble »
La haine «Des Autres» a une répercussion évidente sur le politique ou «vouloir vivre ensemble». L’importance politique de ce type de haine prend forme lorsque des groupes organisés veulent transformer les structures de l’État ou d’une région. Ce peut être, par exemple, un groupe armé qui tente de prendre le pouvoir en faisant un coup d’État, des membres d’un État qui participent à une épuration ethnique ou tout simplement l’organisation d’un groupe extrémiste qui en vient à s’armer pour faire front à l’ennemi. Cette forme de haine peut être liée à une attitude de lutte face à une menace engendrée par la crainte de perdre son identité et sa place dans un groupe. Cette émotion, qui devient sentiment lorsque la sensation devient durable et joue sur notre puissance d’agir et d’exister, peut mener l’être humain à agir d’une manière irrationnelle, irréfléchie et dangereuse pour les sociétés et l’évolution même de l’Homme.
La haine engendre la violence, la peur, les abus, les meurtres, l’autodestruction, etc. Elle peut également engendrer la perte de soi… Si chaque individu pensait au même moment au mot «haine», ce sont des images diverses qui leur viendraient à l’esprit, car la haine renvoie à toutes sortes de types de préjugés, de stéréotypes et de victimes. Toutefois, une seule chose caractériserait toutes ces images : sa violence.
La haine « Des Autres » peut également évoluer vers une généralisation plus grande. C’est le cas, par exemple, de la haine contre les pays reconnus comme étant des superpuissances.
La haine des superpuissants
La haine des superpuissants tels que la superpuissance américaine est une haine qui prend forme lorsque l’individu ou le groupe considère qu’un pays ou une organisation mondiale influencent le reste du monde par ses valeurs, sa culture et sa force à l’international.
Le philosophe, André Glucksmann, chargé des recherches au Centre national de la recherche scientifique expose son opinion quant à la haine des puissances occidentales en y faisant une analyse critique et historique très intéressante. Il décrit ce type de haine comme étant une réponse à ce que l’«Autre» projette sur sa propre culture et non pas comme une faute provenant de la puissance en question. L’auteur part avec l’idée qu’aucune puissance ou être humain n’est parfait et que c’est la peur de perdre notre identité qui nous pousse à haïr.
Tel que dans la création d’un ennemi, la haine du superpuissant se construit bien avant de déterminer «qui» est l’Autre. La haine du superpuissant a déjà, en son sein, les éléments partiaux d’une perversité chez l’Autre. L’Autre est coupable, peu importe comment et pourquoi. Cette qualification lui est due dès le départ. Ainsi, le pourquoi et le comment n’existent pas, ils sont unis dans l’engrenage de la haine installée dans les coeurs. Ce n’est pas la vérité qui est recherchée, c’est la culpabilité à tout prix. Dans ce contexte, il n’y a aucune excuse dans la haine, mais que des accusations. Peu importe le pays représentant la superpuissance, la crainte de perdre son identité et la volonté de sa reconnaissance créent déjà la haine, qui ne fera que se reporter sur le pays représentatif.
Ainsi donc, la haine du superpuissant renvoie, encore une fois, à une question identitaire de la perte du « soi ». Comme nous l’avons vu, en philosophie, la haine est perçue comme une passion triste. Ce qui importe ce n’est pas tant le pourquoi de celle-ci, mais son objet ou sa cause fondamentale du ressenti.
Haine « Des Autres » dans les médias sociaux
Il existe plusieurs exemples de groupes ou d’individus haineux sur les médias sociaux. D’abord, il y a une forte présence de groupes extrémistes qui se servent des médias sociaux pour recruter, diffuser leurs croyances, communiquer et se financer. Parmi ces groupes, notons ceux dont l’idéologie est d’extrême droite ou d’extrême gauche, les individus ou groupes racistes, homophobes, antiféministes ou féministes extrémistes, masculinistes ou antimasculinistes, les groupes anticapitalistes, religieux extrémistes, terroristes, certaines sectes ou groupes satanistes qui prônent la violence, les groupes armés, certains gangs haineux, etc. Bref, on retrouve sur les médias sociaux autant de groupes et d'individus qu’il y a d’internautes.
Les moyens pour parvenir à leurs fins sont variés. Promotion de leurs idées via des forums généraux ou spécialisés, recherche de nouveaux membres ou « amis » par l’entremise de publicité et de spam, revendications par l’utilisation de nouvelles dans l’actualité, création de blogues et de forums, etc. La majorité du temps, ces personnes utilisent la victimisation pour justifier leurs croyances. Elles tentent donc de convaincre du bienfondé de leur position haineuse. Dans certains cas plus extrêmes, il ne s'agit plus de convaincre, mais de montrer qu'une « épuration » est commencée. À cet effet, il m’a été donnée de voir des images, des vidéos, des écrits, des chansons et des reportages très violents sur les médias sociaux, parfois à travers des plateformes bien connues (souvent retirés à cause des plaintes d’utilisateurs) et parfois sur des sites plus spécialisés. Il n’empêche que la durée entre la mise en ligne et l’annulation est souvent assez longue pour que des milliers d’internautes aient eu le temps de voir ces images, chansons ou écrits. De plus, il est important de se rappeler que ce qui entre sur l'Internet, existera sur Internet peu importe s’il fut effacé. Ainsi, il n’est pas rare de les voir être repris et rediffusés ailleurs sur les médias sociaux.
Que faut-il retenir de tout cela et comment faire pour que ces contenus illégaux ne soient pas visibles pour tout le monde? Il faut retenir que les médias sociaux servent d'interface pour des personnes qui justifient leurs croyances via leurs peurs et leurs sentiments d'inquiétude quant à un avenir qui se veut chargé de haine et de violence. Je ne dis pas qu'il faut aimer tout le monde à tout prix, mais il y a une différence entre ne pas aimer tout le monde et vouloir faire du mal aux autres. Dans ce contexte, les contenus qui vont à l'encontre des lois nationales et internationales devraient être moins facilement accessibles. Plusieurs solutions s'offrent à nous: la présence de cyberenquêteurs qui font des veilles, un resserrement des règlementations et des punitions pour les fournisseurs, une veille sécuritaire des propriétaires de plateformes et la vigilance des internautes. J'ai personnellement vu des internautes qui se rassemblaient pour faire des plaintes au sujet de certains contenus à caractère haineux et cela me donne espoir en le bon sens des internautes. Le voyeurisme a toujours été populaire et sur le Net, il est encore plus facile de satisfaire sa curiosité. Toutefois, il faut garder à l'esprit que les images ou les vidéos les plus extrêmes allant de la bagarre au meurtre montrent des actes illégaux et que les internautes deviennent alors des témoins de ces crimes, avec tout ce que cela comprend…dont le choc post-traumatique. Dans ce contexte, soyez prudents envers vous-mêmes et envers ceux que vous aimez. Ne laissez pas la violence vous atteindre ou atteindre un de vos proches…Soyons vigilants!
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1 Beck, T. Aaron, Prisonniers de la haine : Les racines de la violence, Paris, Masson, 2002, p. 197.
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Références:
Aaron, Beck, T. Prisonniers de la haine : Les racines de la violence. Paris : Masson, 2002.
Dozier, Rush W. La haine : Comprendre et éliminer la haine. Québec : Les éditions de l’homme,2003.
Guéry, François. Haine et destruction. Paris : Ellipses, 2001.
Glucksmann, André. Le discours de la haine. Paris : Plon, 2004.
Hassoun, Jacques. L'obscur objet de la haine. Paris : Aubier, 1997.
Laks, André. Le vide et la haine : Éléments pour une histoire archaïque de la négativité. Paris :
Presses Universitaires de France, 2004
Le Cour Grandmaison, Olivier. Faut-il avoir la haine?. Montréal : L'Harmattan , 2001.
Le Cour Grandmaison, Olivier. Haine(s) : Philosophie et politique. Paris : Presses universitaires de France, 2002.
Pontalis, Jean-Baptiste. L'amour de la haine. Paris : Gallimard , 2001.
Saltel, Philippe. Les philosophes et la haine, Paris : Ellipses, 2001.
Site de référence santé mentale. « Le trouble de stress post-traumatique », Association canadienne pour la santé mentale [En ligne] http://www.cmha.ca/bins/content_page.asp?cid=3-94-97&lang=2 (Page consultée le 5 mai 2010).
